Quand la pente parle : dans la tête et les mollets des reines des cols audois
Photo: Gordon Browne, Public domain, via Wikimedia Commons
Il y a un moment, sur les routes du Tour de l'Aude, où le peloton se tait. Les autosportifs cessent de parler, les cale-pieds tournent plus lentement, et le ruban d'asphalte commence à grimper vers le ciel. C'est l'heure des grimpeuses. Celles pour qui la pente n'est pas une punition, mais une promesse.
Trois profils, une même passion de l'ascension
Sur la terrasse d'un café de Lagrasse, entre deux étapes, nous avons rencontré trois spécialistes de la montagne qui font la pluie et le beau temps sur cette édition. Trois façons d'appréhender les cols, trois tempéraments que la pente révèle.
« Moi, j'aime les cols qui mentent », nous confie Inès, 24 ans, les yeux pétillants. « Ceux qui ont l'air gentils dans les premiers hectomètres et qui te plantent une pente à deux chiffres quand tu ne t'y attends pas. Le Saint-Louis, c'est exactement ça. Il te sourit, puis il te fait plier les genoux. »
Face à elle, Mariona, la Catalane, hoche la tête. Son approche est différente, presque mathématique. « Je prépare tout. Je connais le profil par cœur, je sais où commence le vrai dur, où il faut économiser. La montagne, c'est un calcul. Les émotions, tu les mets de côté. »
Et puis il y a Léa, la doyenne du trio, 31 ans, qui sourit doucement. « Moi, je monte avec ce que la pente me donne. Parfois c'est magique, parfois c'est une traversée du désert. Mais quand ça passe... il n'y a rien de pareil. »
Le Saint-Louis, juge de paix du Tour
Impossible de parler de grimpeuses audoises sans évoquer ce col mythique qui a brisé tant de rêves de maillot. Le Saint-Louis n'est pas le plus haut sommet du massif, mais il est peut-être le plus traître. Ses rampes irrégulières, ses passages à l'ombre qui gardent la fraîcheur comme un piège, ses derniers hectomètres où le vent se mêle à l'effort : tout est fait pour départager les vraies reines des fausses princesses.
« Ce qui est terrible avec ce col, c'est que tu ne peux jamais tricher », explique Mariona. « Sur d'autres ascensions, tu peux te mettre dans la roue, attendre, essayer de voler un peu l'effort des autres. Ici, la pente te renvoie ton niveau en plein visage. Tu es forte ou tu ne l'es pas. »
C'est précisément ce que les équipes cherchent quand elles dessinent leur plan de course autour des étapes de montagne. Car dans l'Aude, la montagne n'est jamais un simple décor : c'est un personnage à part entière, avec ses caprices, ses humeurs, sa météo capricieuse.
La préparation : là où tout se joue
Ce que le public voit, c'est le visage crispé, les mains qui serrent le haut du cintre, la respiration qui se fait sifflante. Ce qu'il ne voit pas, c'est tout le travail en amont.
« On répète les cols des semaines avant », nous raconte Léa. « On connaît les pourcentages, les virages, les endroits où le vent peut surprendre. Mais surtout, on prépare le mental. Parce qu'au kilomètre cinq, quand les jambes brûlent, ce n'est plus une question de physique. C'est une question de tête. »
Inès abonde : « Ma coach m'a appris à découper la montagne en petits morceaux. Je ne pense jamais au sommet. Je pense au prochain virage. Puis au suivant. Puis au suivant. C'est comme ça qu'on survit aux cols qui font mal. »
Les sensations : quand le corps devient instrument
Demander à une grimpeuse de décrire ses sensations, c'est un peu lui demander de décrire une couleur. Les mots manquent, mais les visages parlent.
« C'est comme si tout mon corps devenait une seule chose », tente Léa, cherchant ses mots. « Mes jambes, mon souffle, mon cœur, tout est aligné sur le même rythme. Il y a des jours où je sens que je pourrais monter comme ça pendant des heures. Et d'autres où chaque mètre est un combat. »
Mariona, plus pragmatique, évoque la gestion de la douleur : « La douleur fait partie du métier. Ce qui compte, c'est de savoir quelles douleurs écouter et lesquelles ignorer. Une brûlure de cuisses, tu l'ignores. Une douleur au genou, tu l'écoutes. C'est tout l'art. »
Au-delà de la performance : un rapport presque charnel à la montagne
Ce qui frappe, à écouter ces trois femmes, c'est la tendresse qu'elles expriment pour ces pentes qui les font souffrir. La montagne audoise n'est pas un adversaire : c'est une partenaire de jeu, exigeante mais généreuse.
« Quand je redescends après une victoire au sommet, et que je vois les vignes, les châteaux cathares, la garrigue qui sent bon... je me dis que j'ai la plus belle vie du monde », sourit Inès.
Léa acquiesce : « L'Aude, c'est une montagne à taille humaine. Pas trop haute pour t'écraser, assez forte pour te transformer. Chaque col ici a une personnalité. Et quand tu les connais tous, tu deviens un peu de la famille. »
La relève est déjà là
Sur les bords de la route, lors de la dernière étape de montagne, nous avons croisé des jeunes filles venues en voiture avec leurs parents, maillot sur le dos, qui criaient le prénom de leurs idoles. Certaines d'entre elles, peut-être, seront dans quelques années sur ces mêmes pentes, à chercher leur rythme, à apprendre à écouter leur corps.
Car c'est ça, la magie du Tour de l'Aude Cycliste Féminin : il ne fait pas que couronner des championnes. Il sème des graines. Dans les cols qui font mal, dans les descentes qui libèrent, dans les regards des gamines massées au bord de la route.
Et quand la pluie se met à tomber sur le Saint-Louis, quand le vent se lève dans les Corbières, quand les mollets tremblent et que les cœurs battent la chamade, on se dit une chose : les reines de la montagne sont bien là. Et elles n'ont pas fini de nous faire rêver.