Du tricot en laine au combo lycra-fluo : cinquante ans de fringues dans les vestiaires du Tour de l'Aude
Photo: Ged Carroll from Hong Kong mostly, HKSAR, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Il y a des objets qui racontent l'histoire mieux que n'importe quel palmarès. Au fond du local des archives du Tour de l'Aude, entre des liasses de feuilles de route jaunies et de vieux dossards, un maillot trône sous plastique : un tricot en laine, boutonné sur le devant, avec un col roulé qui ferait passer les coureuses d'aujourd'hui pour des joueurs de pétanque. Bienvenue dans le vestiaire de l'épreuve, là où la mode cycliste féminine s'est écrite, un sponsor à la fois.
Quand la laine était reine
Dans les années 70 et au début des années 80, on ne plaisantait pas avec la tradition. Les maillots de laine, souvent tricotés par des mamies bénévoles dans les villages traversés, tenaient chaud au col de la Tourette... et grattaient sec dès que la pluie de l'Aude s'en mêlait. « On pesait un kilo de plus avec le maillot mouillé, et il piquait comme une ortie sous les bras », se souvient une ancienne pensionnaire du peloton, venue admirer les collections lors d'une rétrospective à Limoux.
Les shorts ? Du noir basique, coupés large, qui séchaient au soleil sur la barrière d'un café entre deux étapes. Pas de peau de pêche, pas de gel, pas de coutures ergonomiques. Juste de la volonté et une bonne couche de crème Nivea, version d'époque.
Les années 80-90 : le grand déballage
Puis tout s'est emballé. L'arrivée du lycra, des couleurs fluo et des sponsors les plus étonnants a transformé le peloton en arc-en-ciel roulant. On a vu défiler sur les routes de l'Aude des équipes arborant fièrement des noms de fromagers, de distillateurs et même d'un vendeur de fenêtres pvc de Carcassonne, dont le logo jaune sur maillot rose restera gravé dans les mémoires — et dans les rétines des spectateurs du bord de route.
« Notre maillot 1989, c'était un dégradé violet-orange que les gars du village appelaient le coucher de soleil », rigole une ancienne sprinteuse, devenue aujourd'hui directrice sportive. « On n'était pas les plus rapides, mais on était imbattables côté visibilité. Même les vaches regardaient passer. »
C'est aussi l'époque des combinaisons de pluie en plastique craquant, des sur-chaussures en néoprène qui prenaient l'eau et des gants à doigts coupés au ciseau par les coureuses elles-mêmes. Le bricolage était roi, et chaque équipe avait sa petite couturière de secours — souvent la compagne du mécanicien.
Le grand tournant du confort
Les années 2000 ont apporté la révolution du textile technique : membranes respirantes, chamois taillés sur mesure, maillots aérodynamiques moulants qui donnent à la coureuse moderne l'allure d'une fusée. Le jean de l'époque héroïque, celui que certaines portaient pour se présenter au contrôle d'avant-course, a définitivement disparu du vestiaire — remplacé par des pantalons de récup' et des chaussettes de compression assorties au maillot de l'équipe.
Mais attention à la nostalgie facile : ce qui semble aujourd'hui pittoresque était alors simplement normal. Ces coureuses pionnières n'avaient pas de budget équipement, pas de styliste attitré, pas de kit de développement produit. Elles roulaient dans ce qu'on leur donnait, et elles gagnaient quand même des étapes au sommet du Lastours avec des cuissards qui feraient rire un junior d'aujourd'hui.
Les archives s'exposent
C'est tout l'intérêt de cette mémoire textile : elle raconte la place des femmes dans le cyclisme. Un maillot trop petit parce que les tailles n'existaient qu'en version homme, adapté à la main. Un dossard réimprimé parce que le prénom d'une coureuse avait été mal orthographié trois années de suite. Des couleurs d'équipe changées du jour au lendemain parce qu'un sponsor régional voulait voir « sa » couleur dominer le peloton.
L'organisation du Tour planche sur une exposition itinérante de ces pièces de collection, qui pourrait passer par les villages-étapes lors des prochaines éditions. L'idée : faire défiler les maillots par décennie, avec des témoignages audio des anciennes, enregistrés dans le van suiveur entre deux cols.
Et demain, on roule dans quoi ?
Si vous croisez aujourd'hui le peloton féminin au départ d'une étape à Narbonne ou à Quillan, vous verrez des tenues d'une précision d'horloger : tissus testés en soufflerie, chaussettes à hauteur réglementaire, lunettes coordonnées au maillot. La performance a gagné, le folklore un peu perdu — mais pas tout à fait.
Car dans les vestiaires, certaines traditions survivent : le maillot de la leader que personne ne veut froisser, la paire de chaussettes porte-bonheur ressortie pour les étapes de montagne, et cette coutume immuable de signer le maillot de la vainqueure d'étape à la fin du Tour. Un souvenir en tissu, comme un tatouage éphémère de l'Aude.
Alors la prochaine fois que vous apercevrez un maillot fluo dans une brocante du département ou dans le grenier d'un oncle cycliste, regardez-le de plus près. Il a peut-être couru entre les vignes du Minervois et les platanes du canal. Et lui, contrairement à nous, il s'en souvient parfaitement.